La créativité : amour-haine ou malentendu ?

Je te propose cette réflexion très intime sur « la créativité » en réponse au carnaval d’articles organisé par Émeline du blog Si j’osais… Pas si hors sujet qu’il y paraît.


Je dédie cet article à Betti, femme forte et engagée, qui croit que le système a eu raison de sa créativité.

Quand je suis tombée sur le thème de ce carnaval d’articles, je me suis tout de suite dit quelque chose comme : « dommage, ça ne me concerne pas ». Heureusement, la seconde suivante, j’étais secouée par un spasme salvateur : « si j’en viens si rapidement à la conclusion que ça ne me concerne pas, c’est qu’il y a matière à creuser. » Et ainsi me voici, écrivant sur la Créativité, avec un grand c.

Créativité : amour-haine ou malentendu ?

C’est peut-être une question d’éducation, ou peut-être une volonté « du système » (je mets les guillemets, parce que le système n’existe pas en tant qu’entité indépendante, il n’est que le résultat de la somme de chacune de ses composantes, à savoir les individues qui la constituent, c’est-à-dire nous), ou peut-être juste moi. Quand on me dit créativité, instinctivement, je pense peinture, dessin, couture, sculpture, musique.

« créativité », c’est tout un tas de sentiments : de l’envie, de la frustration, de la fierté, de l’obsession. « créativité », c’est tout un tas de sensations : matière humide dans les doigts, odeur d’encre, crissement de pastel sur le papier, empressement de voir la création achevée.

« créativité », c’est plein de choses, mais ce n’est pas moi. Ce n’est pas non plus en moi. C’est quelque chose d’inaccessible. D’extérieur. De réservé aux privilégiées, aux élues. C’est quelque chose que moi, péquenaude parmi tant d’autres, ne peux pas m’approprier, ni même envisager m’autoriser : c’est interdit. Je ne fais pas partie du club.

Soyons honnête : je ne saurais pas repeindre la Joconde, ni sculpter un quelconque dieu grec – même pas Héphaïstos. Je ne saurais sans doute pas tourner correctement un objet de bois ou façonner un vase décent en terre cuite. Je ne serais sans doute pas non plus fichue de redessiner la première case du premier album d’Insolente Veggie. Et quant à composer de la musique, il n’en est absolument pas question.

Alors dans le sens socialement consacré de « créativité », sur le coup, c’est vrai, je suis à la ramasse. Mais suis-je pour autant dépourvue de cette caractéristique ? Suis-je pour autant indécrottablement non-créative ? Suis-je pour autant un trou noir de non-créativité ?

Peut-être que toi aussi, lisant ces mots, tu vas penser que oui, comme j’en ai eu l’impulsion au départ : la nana qui te parle toilettes sèches, règles, ne pas nuire à autrui et mort au sexisme, c’est vrai, après tout, quel rapport avec la créativité ? Et pourtant !

De créativité, je fais preuve à chaque instant – tout comme toi, d’ailleurs. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire sur le thème de la créativité, moi qui ne suis pas créative ? Comment faire un meuble à chaussures fonctionnel qui ne demande pas de compétences et matériel que je n’ai pas ? Comment préparer un bon repas avec ce que j’ai à disposition ? Comment transmettre mes découvertes et réflexions au plus grand nombre ? Comment vivre ma vie comme je l’entends et m’épanouir au quotidien ?

Toutes ces questions nécessitent de faire preuve de créativité pour y répondre. Parfois d’ailleurs, les questions les plus simples d’apparence soulèvent les processus créatifs les plus intenses et les plus riches d’enseignement. C’est même souvent une sorte d’engrenage : tu te poses une première question (« comment je vais ranger ces trucs qui traînent depuis une plombe dans une bassine dans ma salle de bain j’en peux plus de les voir », par exemple – toute ressemblance avec une situation réelle serait tout à fait fortuite), à laquelle tu trouves une réponse (« je vais fabriquer un petit meuble en palettes tout simple et basta »), qui soulève à son tour une question (« bon, ce serait pas mal qu’il soit pas trop moche, comment je fais ça ? »), à laquelle tu apportes une nouvelle réponse, etc. C’est comme ça que 150 questions plus tard, tu te retrouves avec un petit meuble d’angle dans ta salle de bain, qui ne ressemble pas tout à fait à ce que tu avais imaginé au départ mais qui te rend malgré tout les services attendus tout en étant choupi.

Sortir des rails, expérimenter et penser permaculture, de fait, sont des voies qui nécessitent de faire preuve de beaucoup de créativité – vu que je me dis souvent que je suis une grosse nulle, je mérite bien de m’envoyer des fleurs et de me faire un câlin pour une fois, profites-en pour en faire autant : c’est gratuit et ça fait du bien ! – parce que le chemin n’est pas tracé. Parce que chaque situation est unique et qu’il faut s’adapter à des contraintes. Parce que parfois, les résultats ne sont pas ceux escomptés et qu’il faut savoir rebondir.

Faire de la permaculture, devenir permacultrice, c’est avant tout savoir penser hors des cases, des boîtes, des suppositions et spéculations et se concentrer sur des faits. Et à partir de ces faits, élaborer des plans, concevoir des designs qui répondent à la fois aux contraintes et aux souhaits. Et puisqu’il n’y a pas de mode d’emploi, de réponse universelle ou de réponse toute faite pour chaque cas, il faut faire preuve de créativité pour trouver une solution qui convienne, parmi le champ plus ou moins vaste des possibilités.

Alors certes, peindre des murs à la patate n’implique pas d’être capable d’écrire plus beau qu’Un barrage contre le Pacifique. Participer à la construction d’une maison en terre ne nécessite pas d’avoir suivi avec brio le Cours Florent. Concevoir un design de vie durable et épanouissante ne signifie pas devoir rivaliser avec Lucia Anguissola. Ces tâches n’en demandent pas moins une certaine forme de créativité. Et cette forme de créativité n’est pas une créativité bas de gamme, au rabais, seconde zone. C’est seulement une forme de créativité – pas acclamée socialement (mais pas moins utile pour autant).

Parfois, on a envie – ou croit avoir envie – de certaines choses. Pas parce que ces choses-là nous font intrinsèquement envie, mais parce qu’elles évoquent en nous des émotions, des sensations que nous aimons, qui nous font du bien. C’est aussi le cas de ces sortes d’emblèmes élitistes dont fait partie « la Créativité » avec un grand C. On aimerait sans doute toutes pouvoir se penser artistes. Mais pour quelle raison, dans le fond ?

J’ai longtemps admiré les personnes capables de créer de belles choses : celles qui faisaient de beaux dessins, de beaux habits, de la belle musique. J’ai souvent cru que mon envie signifiait que je désirais savoir faire la même chose que ces personnes, au moins aussi bien qu’elles. Ce qui m’a amenée à essayer tout un tas d’activités, qui se sont invariablement avérées frustrantes. Le résultat n’était jamais suffisant. L’activité en elle-même était rebutante. J’y allais à reculons. Je me comparais, et je me disais que j’étais seulement nulle et que je n’y arriverais jamais.

Ce n’est qu’une raison parmi d’autres, sans doute, mais je pense que j’avais surtout mal identifié ce qui me faisait envie : savoir faire quelque chose de ses mains. Pouvoir créer quelque chose, ex nihilo. J’avais mal compris le mot « créer ». Pour moi, ça ne disait pas exactement ce que ça disait à d’autres. Ma créativité, mon envie de créer, mes pulsions créatrices, ma manière de créer, ne se manifestent pas dans des notes de musique, dans les nuances d’un tableau, dans la précision d’un mécanisme d’horlogerie. Ma créativité s’exprime dans des situations du quotidien, pour répondre aux questions du quotidien, selon mes propres contraintes. Ma créativité est heureuse quand je touille au fouet ma peinture dont j’ignore si elle couvrira convenablement les surfaces auxquelles je la destine. Elle s’amuse un mètre ruban à la main au milieu de planches et de clous. Elle s’active pour faire naître l’ordre du bazar. Elle tourne en rond jusqu’à crier « Eurêka ! » quand il s’agit de faire du pognon éthique.

J’ai longtemps eu du mal à l’accepter, mais ma créativité s’en tape de savoir jouer de la guitare ; elle n’a aucune envie de passer des heures et des heures à répéter les mêmes trucs pour des résultats aléatoires. Elle s’en fout que je sois capable de coudre mes propres vêtements ; de toute façon, ce sera trop moche pour être porté. Elle ne veut pas entendre parler d’interminables heures devant une feuille, crayon et gomme à la main, pour obtenir un dessin plus ou moins réussi qui ira prendra la poussière avec d’autres. C’est comme ça. C’est ce modèle-là qu’on m’a fourgué. Je dois faire avec.

Je commence tout juste à la comprendre. Et la comprendre, ça fait du bien. Lui taper sur l’épaule avec enthousiasme quand j’ai besoin d’elle et la voir se mettre à pied d’œuvre sans perdre une seconde, c’est cool. Maintenant que j’attends d’elle des services qu’elle peut me rendre, j’avance mieux. J’avance plus vite. J’ai le pied sûr.

Je ne sais pas si c’est vraiment compliqué ou difficile de lâcher prise sur ces rêves de créativité glamour. Je ne monterais jamais sur scène dans le but d’éblouir un public en furie avec une chorégraphie à faire pâlir d’envie Michael Jackson (de mauvais goût celle-là ?). Je n’arriverais jamais en retard au vernissage de ma dernière expo qui enflamme les milieux bourgeois intellos parigots. Je ne soupirerais jamais d’aise à l’issue de l’avant-première de mon dernier blockbuster. Et alors ? En fait, je crois que je suis soulagée. Ça me ferait pas mal chier.

Alors toi qui crois que tu n’es pas créative, toi qui bloques parce que tu ne sais pas faire ou parce que « ça va être moche », toi qui te compares et te dis chaque instant à quel point tu as honte de tes incapacités, fais-moi plaisir : écoute les questions que tu te poses. La créativité est partout. Tu n’as peut-être seulement pas compris de quelle forme est la tienne – crois-moi, les cylindres passent mal dans les trous carrés.

Et toi, « créativité », ça t’évoque quoi ?

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10 Comments

  1. Finalement tu soulèves des questions quant à la définition de la créativité. Tu parles à la fois d’art, de beauté. Mais la créativité ne suppose pas forcément une esthétique et une réception.
    On peut créer pour soi. On peut (je dirais « on doit ») créer sans objectif esthétique.
    Je ne sais pas si tu connais :
    – Femmes qui courent avec les loups, de Clarssa Pinkola Estes, elle y aborde dans un chapitre la question créative, dans une très vaste réflexion sur le fonctionnement de la psyché féminine, passionnant !
    – le travail d’Anne-Marie Jobin sur le journal créatif : la création y est un outil non-pas esthétique mais introspectif, voire thérapeutique

    Je pense qu’il faut penser la créativité au-delà de la visée esthétique, mais aussi au-delà de la notion de talent. Un art, ça se travaille, une technique, ça s’apprend. La créativité est là en nous tous, c’est notre énergie de vie.
    Nous sommes tous créatifs.

    1. Ce que tu dis est très vrai : « la créativité ne suppose pas forcément une esthétique et une réception ». Et c’est vrai aussi qu’on doit pouvoir créer sans objectif esthétique derrière, voire même sans objectif tout court, puisque ce qui est important dans l’acte de créer ce n’est pas le résultat mais le processus. Ça reste un sacré défi, je trouve, dans notre société du « résultat à tout prix et avant tout » !

      J’ai le livre de Clarissa sur mon étagère ; j’avais commencé à le lire, et je m’en étais vite lassée… Mais vu qu’on m’en parle sans cesse de tous côtés, je vais probablement essayer de m’y remettre 🙂
      Je ne connais pas du tout le travail d’Anne-Marie Jobin. Je me renseignerais à son sujet, merci pour le tuyau 😉

  2. Personnellement, quand je vois ce que tu es capable de faire, je trouve ta créativité très précieuse. On a autant besoin de belles œuvres (picturales, littéraires, etc.) que d’étagères pratiques et de murs bien peints (de façon écologique de surcroît) !
    Je crois qu’il manquerait quelque chose si tout le monde exprimait sa créativité de la même façon… Heureusement que nous avons tous des talents différents, finalement !

    1. Merci Nadège, ce compliment me va droit au cœur !
      C’est vrai que c’est une belle chose, cette diversité des talents ! Dommage qu’on l’oublie parfois et qu’on se bloque ou qu’on renonce carrément à nos capacités.

  3. Ohh génial !! Merci Anne-so pour ce chouette article qui fait du bien ! C’est tellement ça la créativité. Une petite part de nous qui n’appartient qu’à nous. C’est certain, aucun doute, tu fais partie des créatifs. Dans tout ce que tu entreprends pour l’environnement mais aussi par ce que tu écris 🙂 Merci !!!

  4. Thomas

    Notre plus beau chef-d’œuvre, c’est nous-même.

    On peut créer la plus belle robe qui soit mais n’être qu’un gros connard égocentrique. On peut peindre le plus beau des tableaux et n’être qu’une abominable saloperie. Toute la vie alors, nous serons cette abominable saloperie, ce connard égocentrique, non pas ce beau tableau, non cette belle robe. A notre départ, les gens qui nous connaissaient, ne nous regretteront pas.

    Moi, je trouve que tu t’en sors bien, puisque je te regrette alors que tu es toujours là.

    Ensuite, de mon point de vue, la créativité emprunte deux formes.

    La première, c’est un truc qu’on a besoin de vomir. On n’est pas en paix tant qu’on le garde en nous, il faut que ça sorte, et pour cela il nous faut un support. Du papier à musique. Une toile. Un clavier. Les plus belles œuvres du monde, pour moi, sont de merveilleux dégueulis.

    La seconde, c’est le génie. La capacité à comprendre une situation et apporter des réponses. C’est persévérer, déchirer, recommencer, ne jamais s’arrêter avant d’avoir trouvé ce que d’autres esprits n’ont pas pu, ou pas voulu trouver.

    Là encore, je pense que tu n’as pas à rougir.

    Si l’on ne crée pas pour l’une ou l’autre de ces raisons, je pense qu’on est une arnaque et qu’on fantasme sa créativité pour de mauvaises raisons : l’argent ? La vanité ? On peut alors tout-à-fait travailler sur sa propre personne comme je l’ai dit, et illuminer le monde de sa sagesse et non à travers ce que l’on produit.

  5. C’est marrant, perso, j’ai une vision complètement différente de la créativité ! Pour moi, être créatif, c’est penser hors des cases, c’est inventer une chose (dans n’importe quel domaine) à laquelle personne n’avait encore pensé – ou alors de la penser en fonction de son individualité (ce qui change tout !).
    En fait, je te considère comme quelqu’un d’extrêmement créatif ! Tu nous partages de très beaux articles bien écrits, drôles et instructifs…Tu créés des maisons à partir de terre…tu fais de la peinture à la pomme de terre…tu nous parles de modes de vie alternatifs, de jardin, de féminité…Et puis quoi qu’il en soit, créer n’est pas forcément quelque chose de matériel. On peut créer dans sa tête, on peut créer un concept, une manière de voir le monde…Ce que tu fais très bien 🙂

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