Le design en permaculture : c’est quoi et à quoi ça sert ?

Malgré sa richesse et sa diversité, la permaculture a malheureusement été réduite à une « vulgaire » méthode de jardinage. Pas que le jardinage soit une vile activité, au contraire : être attentive à la Terre, comprendre son fonctionnement et créer des liens avec elle est fondamental, tout comme développer sa souveraineté alimentaire (et plus encore). Réduire la permaculture à une technique de jardinage par contre, c’est se priver d’environ 95% de son potentiel – si j’exagère ? Même pas !

On en a déjà discuté dans de précédents articles, la permaculture se base sur des éthiquesEarth Care (Être attentive à la Terre), People Care (Être attentive à la Vie) et une troisième qui fait débat, Setting Limits to Population And Consumption (Limiter le développement de la population et la consommation)- d’où ont été tirés des principes.

Chaque permacultrice – ou presque – a redéfini et affiné davantage ces éthiques et principes. Mais pour quoi, au juste ? Pas pour se faire un papier peint stylisé, tu t’en doutes bien ! Parce que ces éthiques et principes servent de fil rouge et d’outils pour concevoir des design efficaces !

Je te vois venir d’ici avec tes questions : mais c’est quoi, un design en permaculture ? A quoi ça sert ? Comment qu’on fait ? Pose-toi là cinq minutes, on en discute !

Design en permaculture, c'est quoi ? A quoi ça sert ?

Qu’est-ce que le design ?

Encore une bonne question que tu poses-là ! (Tu devrais venir plus souvent toi.) Parce que bon, faut bien avouer que globalement, quand on parle de design, on pense à des objets si tarabiscotés qu’on en reconnaît pas la fonction – d’ailleurs, je soupçonne le prix des dits objets d’être proportionnel au degré de tarabiscotage : plus c’est moche, plus c’est cher ! M’enfin bref, c’est pas le sujet.

Pour répondre à ta pertinente question, je suis allée faire un coucou à notre amie Wikipédia, qui m’a dit : « Le design est la création d’un projet en vue de la réalisation et de la production d’un produit (objet, espace, service) ou d’un système, qui se situe à la croisée de l’art, de la technique et de la société. » Avoue que j’aurais eu du mal à faire aussi bien, en termes de définition !

« Le design est la création d’un projet en vue de la réalisation et de la production […] d’un système, qui se situe à la croisée de l’art, de la technique et de la société. »

Les mots clés à retenir là-dedans, c’est «projet», «réalisation» et «système». Car effectivement, on ne fait pas un design pour dire qu’on fait un design. On design pour satisfaire les objectifs d’un projet – que ce soit le nôtre, celui d’une cliente ou d’un groupe de clientes – qui prendra la forme d’un système ou d’un ensemble de systèmes interconnectés qu’on pourra ensuite concrétiser ; parce qu’un joli dessin, si complet soit-il, ne sert pas à grand chose s’il reste sur papier – à part à faire joli, on est d’accord.

J’ai surtout insisté sur la première partie de la définition, mais la seconde partie a également son importance ; elle ne désigne pas tant la nature de l’activité de design que le contexte dans lequel celui-ci est réalisé. Et, bien qu’on essaie souvent d’en faire abstraction, le contexte est extrêmement important.

Voyons-donc cette partie de contexte d’un peu plus près si tu veux bien. *sort sa loupe*

Le design, c’est effectivement un art. Quelle que soit la discipline à laquelle il s’intéresse, on parle d’une forme de création mais aussi d’un ensemble de savoir-faire – l’art, c’est pas seulement ce qui ressemble de près ou de loin à la Joconde du coup. Qui dit art et savoir-faire dit aussi techniques ! Il existe ainsi tout un tas de techniques de design, spécifiques à chaque domaine.

Et enfin, et c’est un point très important, un design est créé et prend place dans un cadre particulier, un contexte social et culturel. Et ça, c’est la base : un design qui fonctionne pour un contexte social et culturel donné ne fonctionnera probablement pas dans un autre contexte social et culturel, surtout s’il est très différent du premier !

Un design s’inscrit dans un contexte social et culturel spécifique

Bref, en gros, le design est une discipline complexe et complète !

Le design en permaculture

Après ce premier petit détour général et maintenant qu’on a une idée plus précise de ce qu’est le design, on va pouvoir se pencher sur les spécificités du design en permaculture. Ben oui, c’est quand même un petit peu le but de l’article – je vois bien que t’avais oublié.

Le design en permaculture, mais qu’est-ce qu’il a de plus que les autres ? Plusieurs choses, en fait !

D’une part, en permaculture, on ne crée pas un projet pour réaliser un design, on crée un design pour répondre à un projet. Subtile différence ! (Bon, après c’est vrai qu’on pourrait ergoter sur ce qu’est un projet pendant quelques heures – ce qui pourrait donner « créer un projet pour créer un design pour répondre à un projet », mais ça deviendrait compliqué, un peu.)

Toujours est-il qu’on ne se lève pas un jour en se disant « je vais faire de la permaculture » – même si ça arrive peut-être parfois, qui sait. On part en général d’une situation donnée, d’objectifs plus ou moins précis qu’on cherche à atteindre grâce aux techniques, principes et éthiques de la permaculture.

Par exemple, on crée un design en permaculture pour permettre à une famille de 5 personnes d’être autosuffisante en légumes à l’année. Ou à une communauté de faire circuler plusieurs fois une partie des richesses générées localement dans la communauté en question. Ou à un ensemble d’entreprises régénératives d’optimiser l’épanouissement de leur communauté en développant les 9 formes de capital au sein d’une coopérative. On pourrait en citer 1000 autres : la seule limite est ton imagination !

Ensuite, même si le design en permaculture peut aussi être utilisé pour la réalisation et la production d’un produit (qui respecte les 3 éthiques et qui met en œuvre plusieurs principes), on a tendance à plutôt raisonner en termes de systèmes. C’est d’ailleurs une approche importante à garder à l’esprit : tout ce que nous faisons – design en permaculture compris – relève d’une intervention dans un ou plusieurs systèmes. Chacune de nos actions a des conséquences à diverses échelles. Et ça fait partie du processus de design de prendre en compte ses possibles retombées (au design), de les anticiper et de faire en sorte qu’elles soient, sinon positives, au moins neutres !

Toujours par rapport à ces systèmes, un design en permaculture se doit de créer des systèmes les plus résilients possibles, d’accumuler les fonctions, d’enrichir les écosystèmes sur lesquels il intervient, etc.

Enfin, il me semble important de rappeler qu’un design en permaculture, qu’il soit physique (un jardin, une ferme) ou « invisible » (système monétaire, organisation de communautés, etc.) s’enracine lui aussi dans un contexte social et culturel. C’est un élément qui passe souvent à la trappe malheureusement, mais prendre en compte les différents niveaux de contexte est crucial à la réussite du projet pour lequel on réalise un design – c’est la dimension «people care».

Le principe de design from pattern to details (des motifs/modèles aux détails) est ici de rigueur : on doit tenir compte de la culture générale dans laquelle s’inscrit le projet (par exemple, la culture occidentale française), les différents niveaux de sous-culture (dans le sud est, sur la côte Méditerranéenne, en ville) ainsi que la culture de proximité immédiate dans laquelle « baigne » le projet (les personnes humaines ou non qui vont prendre part au projet).

C’est extrêmement important à prendre en compte pour la simple et bonne raison que chaque niveau de culture aura un impact direct sur le fonctionnement (ou non) du design fini et implémenté. Et on ne passe pas des heures à se triturer les méninges sur un design qu’on ne veut pas voir fonctionner – ou alors c’est qu’on aime souffrir, paraît que ça existe.

Pourquoi faire un design en permaculture ?

Réponse courte : parce que c’est important !

On l’a vu précédemment, un design en permaculture, ce n’est pas seulement valable si tu as un jardin et que tu veux produire ta propre nourriture. La permaculture ne s’applique pas qu’aux systèmes physiques et vivriers : elle s’applique aussi aux structures invisibles, les systèmes sociaux, économiques, intellectuels, etc.

L’objectif d’un design perma, c’est d’une part de mettre toutes les chances de son côté pour que le résultat final du design respecte les 3 éthiques et « garantisse » (bon, y’a pas vraiment de garantie, et ça dépend de beaucoup de critères) un impact au moins neutre, voire positif (c’est le but ultime, en vrai).

D’autre part, plancher sur un design, c’est le seul moyen qu’on a trouvé pour faire en sorte de penser au plus de choses possibles, de combiner les éléments entre eux, d’optimiser le fonctionnement de l’ensemble de systèmes impactés… et de pas faire trop de trucs stupides ! Dans le genre, c’est une bonne idée pour ne pas se farcir plusieurs fois le même boulot à défaire un truc pour aller le refaire ailleurs ou autrement…

Et c’est vraiment le design qui fait la permaculture – sans design, sans conception, c’est juste un amas d’éléments qui pourraient être arrivés là par hasard. C’est le lien entre les éléments qui fait la permaculture, la relation qui fait le design.

Comment faire un design en permaculture ?

Répondre à cette question demanderait en soi toute une série d’articles – que j’écrirais peut-être un jour, si t’es sage. C’est pour ainsi dire l’objet de livres entiers (comme le Designer’s Manual de Bill Mollison, pour n’en citer qu’un, et si t’as vu quelle taille il fait, tu sais que je ne vais pas pouvoir te résumer ça en 2 lignes) et de CCP.

On peut malgré tout esquisser un début de réponse rapide – ben ouais, j’allais pas te laisser en vrac comme ça enfin !

En très gros – genre, la Terre vue depuis la Lune – pour faire un design en permaculture, on commence par délimiter le périmètre. On pose des objectifs et on décide d’où/à quoi va s’appliquer le design.

Puis – pas forcément dans cet ordre-là, d’ailleurs – on va avoir une phase d’observation et d’expertise (dans le sens de relevé de données, de mesure) qui va nous donner les informations factuelles nécessaires à la création du design ensuite.

Vient ensuite la phase de design où on rassemble les données accumulées et on fait en sorte de répondre aux objectifs (et aux contraintes, il y a toujours des contraintes !) avec les moyens du bord – toujours en respectant les 3 éthiques et en s’appuyant sur les principes, bien entendu.

Et ensuite on s’occupe de concrétiser (on dit « implémenter » dans le jargon) le design, d’évaluer ce qui fonctionne ou pas, puis de repasser encore et encore dans la boucle pour améliorer chaque fois davantage le design et ses « produits ».

Conclusion

Le design est au cœur de la permaculture. C’est grâce à cet ensemble de méthodes, appuyées sur les principes et éthiques, qu’on peut répondre aux objectifs d’un projet permaculturel du mieux possible, en ayant l’impact le plus bénéfique possible à tous les niveaux.

Faire un design en permaculture est vraiment une activité très stimulante et exaltante – perso, j’adore ! – : c’est un bon moyen de se faire une vue d’ensemble sur un projet, ses contraintes et ses rendements – actuels ou potentiels. C’est aussi une façon très ludique d’œuvrer au bien commun en s’activant la matière grise – une séance de muscu pour le cerveau.

Sans compter qu’en plus, voir son design implémenté et en récolter les fruits, ça fait du bien à l’égo !

Et toi, t’en penses quoi ? L’espace commentaire est à toi !

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2 Comments

  1. C’est passionnant !

    J’ai encore une fois appris un tas de choses. J’avais lu ton article sur ton premier « PDC » et j’avoue que c’était resté très flou. Je pensais « design » comme on pense « pour faire joli ». Du coup, je ne voyais pas bien l’intérêt même si l’esthétique a de l’importance.

    Moi, j’suis hyper sage, alors j’attends les prochains article sur « Comment établir un design en permaculture » ! 😉

    Ca a l’air très complexe, très riche.
    Je ne connaissais pas la 3e valeur de la permaculture qui pique ma curiosité. Tu me donnes vraiment envie d’en apprendre plus.

    1. Oui c’est vrai qu’au premier abord « design » ça fait pas forcément penser à un processus de réflexion vu qu’on l’utilise un peu à toutes les sauces – et surtout à la sauce « stylistique ». Et l’article sur le PDC avait surtout vocation à évoquer l’expérience en soi, mais vu que c’était plus très frais quand je l’ai écrit, l’objectif s’est sûrement dissout en cours de route !

      C’est vrai que t’es sage 😉 Je vais essayer de faire en sorte de pas trop traîner pour écrire la suite 🙂

      La troisième éthique en fait fait pas mal débat. La francophonie s’est arrêtée à « Redistribuer les surplus », la faute au goût prononcé pour le consensuel et l’interdiction d’interdire je suppose. Je n’ai découvert cette version originelle que récemment et j’avoue qu’elle me parle beaucoup plus que les « sous produits » édulcorés qui en ont été dérivés par la suite. J’écrirais probablement aussi un article là-dessus quand j’aurais un peu plus creusé le sujet !

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