La permaculture est politique

Tu as peut-être déjà entendu ou lu l’expression « le privé est politique » ou « le personnel est politique » (de l’anglais « the personal is political » et « the private is political »). C’est probablement le cas si tu t’intéresses au féminisme, ou si tu étais déjà en capacité de te créer des souvenirs dans les années 1960 – le siècle dernier, je sais, mais ça existe.

Le personnel est politique, c’était un slogan féministe deuxième vague qui a commencé à essaimer pendant les années 1960 – et qui est toujours d’actualité. Le sens de ce slogan ? Les problèmes « individuels » des femmes sont le résultat de leur statut politique de classe opprimée.

Mais politique en fait, ça veut dire quoi ? Est-ce que c’est pas juste une histoire de mecs riches, (souvent) trop vieux pour comprendre la vie et (majoritairement) blancs qui se lancent des insultes qu’eux seuls comprennent depuis la loge VIP de leur costard sur mesure à X-mille balles ? Est-ce que c’est pas un truc réservé aux menteurs à Rolex ? (punaise, je croyais que ça prenait deux l !)

C’est ce qu’ils aimeraient te faire croire. Mais en vrai, c’est pas vrai.

La permaculture est politique
Crédits photos : Miguel Bruna – Unsplash

La politique, c’est quoi ?

Dans l’imaginaire collectif, la politique, c’est presque toujours un truc par lequel on ne se sent pas concernées. Y’a plein de raisons pour ça, du fait d’avoir l’impression que « ça » ne nous servira pas à grand-chose pour nos problèmes individuels à la simple évocation de ces imbéciles encostardés méprisants qui connaissent pas le prix d’un pain au chocolat en passant par ceux qui font la leçon aux personnes sans emploi après avoir truandé les contribuables en ne payant pas leur dette en années de service après avoir fait l’ENA aux frais du prince (y’a pas de raison que ce soit toujours à la princesse de raquer, merde.).

Quoi qu’il en soit, la politique, c’est soit un sujet glissant aux repas de famille, soit un sujet de frustration. En tout cas, un truc chiant, ça c’est sûr.

Sauf que ! La politique, c’est pas seulement ces débats stériles. Pas seulement ces mensonges pré-élections. Pas seulement l’art d’entuber les foules pour éviter les soulèvements.

C’est Wikipédia (ah, si seulement on pouvait placer des actions chez Wikipédia !) qui dit : « La politique porte sur les actions, l’équilibre, le développement interne ou externe de [la] société, ses rapports internes et ses rapports à d’autres ensembles. » Plus clair encore : « La politique est donc principalement ce qui a trait au collectif, à une somme d’individualités et/ou de multiplicités. » En gros, le politique commence avec l’individue qui fait partie d’un groupe, et toutes les facettes de la vie de ce groupe sont politiques : l’économie, la finance, la sociologie, le droit, etc.

La politique est donc principalement ce qui a trait au collectif, à une somme d’individualités et/ou de multiplicités.

Dans la conception humaine actuelle de politique, on peut donc étendre le slogan féministe Le personnel est politique à Tout est politique (c’est d’ailleurs ce que la blogueuse féministe Buffy Mars a fait !).

La permaculture, apolitique ?

Dans la plupart des bouquins, articles ou vidéos qu’on peut trouver à l’heure actuelle, la permaculture est majoritairement réduite à un ensemble de techniques agricoles, ce qui est déjà bien triste en soi – on perd une telle richesse !

Surtout, la plupart des tenants de la permaculture la veulent apolitique, c’est-à-dire dépourvue de toute dimension politique. Dans leur bouche, la permaculture devient un simple amas de préceptes pour individues en manque de connexion avec la terre. Un hobby pour classe moyenne soûlée par des modes de vie ineptes.

Ce qu’il est intéressant de constater, c’est que la plupart des « gourous » de la permaculture, ceux (et l’emploi du masculin ici est volontaire) qui prennent le plus d’espace sur la place publique et qui ont la plus grosse voix sont des hommes blancs valides. Et ces hommes blancs valides entendent bien faire perdurer l’idée que la permaculture n’est pas politique. Après tout, faudrait quand-même pas que leur gagne-pain les incite à réfléchir à leurs privilèges et à lâcher du leste dessus, n’est-ce pas ?

Les origines de la permaculture

Sauf qu’en essayant de tourner la permaculture à leur avantage, en en faisant un simple élément de savoir marchandisable, en la séparant de sa dimension politique, ces permaculteurs reconnus (c’est-à-dire qu’on connaît leur nom) essaient de la séparer de ses origines – pas forcément consciemment.

Si tu as lu mon article sur l’histoire de la permaculture, tu sais déjà qu’elle a été assemblée comme ensemble de connaissances (parce qu’en soi, y’a rien de neuf ou de révolutionnaire dans la permaculture ; c’est avant tout une sorte de grosse compilation de savoirs traditionnels ET indigènes agencés astucieusement – une sorte de best of quoi) par Bill Mollison et David Holmgren en Tasmanie, dans une époque politiquement et socialement troublée. Le spectre de la crise du pétrole, de la guerre, de la destruction de la terre et donc d’une famine potentielle assombrissait l’horizon des humaines.

C’est après avoir protesté et manifesté en vain pendant des années que Bill en est arrivé à la conclusion que s’il voulait sauver la vie, il allait devoir changer de tactique et opter pour une approche constructiviste – comme le disait Buckminster Fuller, « tu ne peux pas changer les choses en combattant ce qui est. Pour changer quelque chose, construis un nouveau modèle qui rend le modèle existant obsolète » (traduction à la truelle). Et c’est là qu’il s’est mis à table et a commencé à travailler à son nouveau modèle : la permaculture.

Pour changer quelque chose, construis un nouveau modèle qui rend l’existant obsolète. – Buckminster Fuller

Son objectif n’était donc pas du tout de se cantonner à changer seulement l’agriculture industrielle en agriculture raisonnée. Son objectif, c’était de transformer toute la société, l’intégralité de son fonctionnement – le gaspillage des ressources, qu’on parle d’eau, de terre, d’espace ou d’énergie comme la destruction généralisée de la vie – depuis les niveaux les plus « modestes » en terme d’impact (les individues prises séparément) jusqu’aux couches les plus abstraites (les groupes décisionnaires, les entreprises à fort pouvoir de nuisance, les institutions, etc.). Et il faudrait être sacrément naïve pour croire qu’on peut se contenter de changer notre façon de produire notre propre nourriture pour complètement changer le cours des choses. Le changement doit s’opérer en profondeur.

La permaculture est politique. Très politique.

Outre ses origines indéniablement politiques, on assiste actuellement à ce qu’on pourrait considérer comme une preuve formelle : la plupart des projets en permaculture s’effondrent en moins de trois ans. Et c’est logique.

Prends des personnes humaines habituées à un mode de vie délétère depuis leur plus jeune âge, conditionnées à l’exploitation, la destruction, la domination et la soumission. File leur un bouquin de permaculture et installe-les toutes ensemble sur un lopin de terre, avec pour objectif de vivre ensemble en autonomie. Ça ne peut pas fonctionner.

Ça revient tout à fait à la même chose que refaire encore et encore la même chose en espérant que le résultat soit différent – genre repeindre encore et encore le mur de ta salle de bain sans prendre la peine de mettre un rideau de douche pour protéger le mur en question. Si on ne change pas la nature des actrices d’un projet, alors l’ancien modèle continuera encore et encore à refaire surface, d’une façon ou d’une autre.

C’est ce qui se passe par exemple avec les projets d’écovillage dont le mode de prise de décision se fait au consensus (c’est-à-dire que tout le monde, sans exception, doit être d’accord pour qu’une décision de groupe soit prise). Au premier abord, on se dit « ouah, mais c’est trop bien le consensus, tout le monde a son mot à dire ! ». Sauf qu’en fait, ça donne un pouvoir bien trop important à chacune : un seul veto suffit à bloquer indéfiniment une décision, un changement. Pour l’ensemble du groupe. Et certaines personnes n’hésitent pas à utiliser ce pouvoir juste parce qu’elles le peuvent. D’autres le font parce qu’elles se sentent menacées individuellement par la prise de décision en cours. Bref, les gueguerres de pouvoir et de domination se perpétuent.

Puisque nous sommes toutes (et moi comprise hein) imbibées de modèle patriarcal si profondément qu’on n’est la plupart du temps même pas capables de se rendre compte de ces conditionnements, et que ce modèle est profondément anti-vie, anti-égalité, anti-paix – j’aurais bien dit « c’est de la merde », mais ce serait une insulte au caca, et le caca est utile, quand il n’est pas dopé aux hormones et autres médocs – ce qui fait de nous des personnes humaines globalement défectueuses vis-à-vis des éthiques de la permaculture, alors on ne peut pas espérer que se contenter de changer les techniques permettent d’obtenir un résultat positif. C’est les fondements qui doivent être changés en premier.

Et qui dit changement individuel dit politique. Qui dit changements à l’échelle du groupe dit politique.

Permaculture et justice sociale

J’en ai déjà parlé dans mon article sur la permaculture et le féminisme, et c’est quelque chose qui ressort systématiquement dans mes échanges sur le monde permaculturel quand j’en parle avec des femmes : on est (presque) toujours face à des hommes blancs valides, et parler de féminisme ou, pire encore, d’antispécisme, c’est être certaine de se prendre au mieux un regard torve et méprisant, au pire de se faire envoyer bouler avec force ricanements.

On est clairement confrontées à un déni institutionnalisé : genre, le simple fait de s’intéresser à la permaculture rendrait automatiquement caduques tous les conditionnements sociaux merdiques made in patriarcat. Genre, enseigner le people care, le « prendre soin des hommes » (note le choix des mots) comme c’est toujours traduit – ou presque – placerait d’office au-dessus de tout soupçon. Genre, la remise en question, c’est un truc de bonne femme.

Mais tout ça, c’est des conneries. Non seulement la permaculture est politique, c’est-à-dire qu’elle concerne tous les pans de la vie des humaines – social, économique, etc. – et pas seulement les moyens de production de la nourriture, mais elle est aussi socialement juste, tout simplement parce qu’on ne peut pas respecter ses éthiques fondamentales en laissant exister la patriarcat et toutes ses dérives dégueulasses de domination, de destruction, d’exploitation et d’abus des autres, quelle qu’elles soient.

Earth care, people care et [insère ici la troisième éthique de ton choix] ne peuvent pas être compatibles avec la perpétuation des dysfonctionnements individuels et sociaux que nous connaissons actuellement. Fermer les yeux sur nos problèmes ne les résoudra pas. Fermer les yeux sur nos conditionnements et tous les trucs moches qu’on fait – à soi et aux autres – ne règlera pas les problèmes à notre place.

Et puisque le problème est la solution, alors pour promouvoir une permaculture authentiquement éthique, nous DEVONS commencer par accepter qu’elle est politique et que nous sommes toutes concernées par l’oppression – quand on l’exerce comme quand on la reçoit (car nous sommes toutes oppresseuses et oppressées à la fois, même si différemment et avec des impacts plus ou moins marqués nous sommes d’accord).

Permaculture, politique et justice sociale : feuille de route pour une société meilleure

La dimension politique de la permaculture, ses implications de justice sociale, sont des sujets extrêmement complexes et pointus. Je ne comprends qu’une partie de toutes les intersections qui sont en jeu.

Mais je suis sûre d’une chose : nos sociétés (occidentales) pourrissantes et fétides ne le sont pas seulement parce que les techniques d’agriculture sont ridiculement destructrices et abracadabrantes. Elles sont pourries parce que leur fond de commerce – diviser pour mieux régner, exploiter pour mieux asservir, tout pour ma gueule rien pour les autres – est dégueulasse.

Et on peut terminer sur une note positive : même si ça va nous prendre beaucoup de temps, beaucoup d’énergie et d’honnêteté, même si ça va nous demander un investissement individuel et collectif énorme, on peut changer ça. On peut faire évoluer nos points de vue et nous rééduquer à des modes de pensée et d’interaction avec les autres et le monde plus sains.

Commencer par reconnaître nos propres privilèges et écouter sincèrement et attentivement celles qui n’en bénéficient pas me paraît être un bon point de départ.

Et toi, par où tu vas commencer ?

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