Il faut souffrir pour être belle

Il y a quelques semaines, j’ai vidé le grenier de ma mère de quelques affaires que j’y avais entreposé quelques années auparavant. J’en ai aussi profité pour balancer au recyclage toutes ces années de feuilles et cahiers de cours qui prenaient la poussière – j’ai eu d’ailleurs la chance d’expérimenter la désintégration d’une bandoulière de sac d’école alors que je tentais de m’en saisir. Désintégration, tout à fait, comme dans les films de vampire. Vive le nylon – et de confier à Emmaüs certains des jouets de mon enfance. J’ai d’ailleurs été estomaquée de voir à quel points ces objets qui m’avaient été si chers avaient pour certains si totalement disparu de ma mémoire que j’étais bien incapable de dire s’ils m’appartenaient ou pas.

Il faut souffrir pour être belle.

Tout ça pour dire que, dans le lot de ces affaires à trier, il restait aussi quelques vêtements, dont j’avais aussi pour la plupart oublié l’existence. Pourtant, cela ne faisait que quelques années que je n’avais pas porté ces habits, et certains étaient même suffisamment récents pour avoir atterri-là sans avoir été usés, ne serait-ce qu’un peu.

Exhumer ces vêtements a été assez amusant : je me suis moquée de mes goûts, ou plutôt des pulsions acheteuses de celle que j’étais avant. C’est à douter de son propre bon sens : mais pourquoi avoir acheté ce gilet hyper fin sans manches ? La curiosité m’a poussée à le réessayer : il est non seulement totalement inutile, et l’esthétique ne correspond absolument pas à ce que je porterais maintenant… et pas non plus à ce que j’aurais porté avant. C’est d’ailleurs sans doute la raison pour laquelle il s’est retrouvé oublié-là tout ce temps.

D’autres pièces par contre m’étaient bien connues, et je me suis demandé pour quelle raison elles s’étaient retrouvées là et pas dans mon placard, comme le reste. C’était notamment le cas pour deux jeans que j’avais adoré : je les trouvais très beaux, et pensais alors qu’ils me « mettaient en valeur ». Alors je me suis dit que j’allais les essayer, pour voir.

Le jean numéro un, le plus récent, s’est avéré avoir atterri dans ce grenier parce qu’il n’avait plus de bouton de braguette. Pas vraiment pratique. Sans doute me suis-je dit qu’un jour, j’apprendrais à coudre un bouton de jean… Projet qui n’a bien évidemment jamais vu le jour. Donc, j’enfile ce jean et… argh, ça coince aux mollets. Je parviens malgré tout à l’enfiler, me souviens qu’à l’époque déjà il faisait des difficultés avec cette partie de mon anatomie – que je n’ai pourtant pas plus développée que de raison ; j’ai un peu de muscle sur l’os quoi, mais pas non plus le mollet de Sébastien Chabal, faut pas déconner ! – et… bon, je me dis que, vraiment, les types qui ont inventé ce froc n’avaient sûrement jamais regardé une femme de près et ne s’étaient sûrement pas interrogés sur la notion de confort dans leur processus de création. Le machin comprime donc les mollets, est à ma taille pour le reste et… est tellement taille basse qu’on en verrait presque mes poils pubiens. Sourire pas vraiment nostalgique : ah, la divine époque des coups de froid sur le bas ventre avec cystite intégrée, bien, bien…

Jean numéro deux : plus ancien celui-là. Je l’ai déjà évoqué dans le billet sur les trucs sexistes que je me suis faits ; c’est celui pour la fermeture duquel j’avais sollicité l’aide d’un ami, un soir… fermeture qui n’avait en fin de compte jamais pu avoir lieu – merci le chocolat et la bière. Depuis cette époque, il s’en est passé des années. Je suis à peu près certaine de ne pas pouvoir entrer dedans. Pas que j’aie grossi, mais je sais que mon ossature s’est développée depuis cette époque. Mais je l’essaye quand même, pour voir à quel point mon corps a changé. Incroyable, je parviens à me glisser dedans, non sans mal. Fermer le bouton ? Impensable : il y a bien deux centimètres qui séparent un pan de jean de l’autre. Je n’essaye même pas. Par contre, je sens bien la compression que la toile exerce sur l’intégralité de mes jambes. Comme avant. Et je me rappelle encore les marques à la ceinture et le long des coutures quand je m’en débarrassais le soir, le mugissement de soulagement dont je me fendais lors de la libération… Tout ça pour quoi ? Pour qu’ « on » puisse bien voir mon cul et mes jambes malgré les vêtements ?

Cette petite séance nostalgie m’a rappelé avec beaucoup d’acuité cette fameuse époque : celle où m’habiller n’avait pas comme objectif de me couvrir, de me protéger des intempéries ou de me procurer du confort et de la chaleur, mais de faire de moi un objet de consommation visuelle. L’époque où je me défonçais les genoux avec des chaussures à talons « parce que ça va bien avec ma tenue ». L’époque où j’avais mal toute la journée notamment à l’entrejambe parce que mon jean était si serré. L’époque où se déshabiller dès que je franchissais le pas de ma porte était une véritable urgence parce que je n’en pouvais plus d’être étouffée, comprimée, oppressée comme ça.

L’étrange de l’affaire, c’est que je me souviens plutôt clairement avoir pensé à l’époque que « je ne suis pas comme ces filles qui se font du mal pour rentrer dans les cases ». Ah bon ?! Concurrent à ce souvenir, celui de cette souffrance quotidienne refoulée dans ces vêtements pas faits pour des femmes humaines mais pour des mannequins de plastique. Et aussi l’impratique de tout cet équipage : impossible de mettre quoi que ce soit dans les poches (uniquement décoratives), difficile de bouger sans avoir mal ou en tout cas une forte tension quelque part… Pour quelqu’un qui ne se faisait pas de mal, je me trouve quand même beaucoup de souvenirs douloureux.

Et tout ça, ça m’énerve en fait. Ça m’énerve de me dire qu’il y a des gens qui fabriquent des vêtements pas du tout adaptés aux morphologies variables des femmes : ne pas rentrer dans un vêtement, ça devient une condamnation de sa différence à soi, de ce qu’on est et qu’on ne peut pas modifier (une petite chirurgie avec votre jean madame ?). Ça m’énerve de me dire que c’est, encore à notre époque, ce modèle-là qu’on propose aux femmes : pas de confort pour toi cocotte, tu seras esthétique avant tout, et il faut souffrir pour être belle. Putain (quand je te dis que ça m’énerve !), c’est bon, on n’a pas déjà assez donné avec les corsets, les robes monstrueuses et étouffantes en toute saison, les gants, les chapeaux, les voilettes à la noix ? On pourrait vivre, un peu, pour changer ? Ça m’énerve de me dire qu’on peut être à ce point conditionnée par les diktats sociétaux qu’on accepte de vivre une part non négligeable de sa vie dans l’inconfort et la souffrance pour… pour quoi, au fait ? Être regardée ? Validée ? Parce que si on n’est pas « belle », « bonne », si on ne fait pas « envie », alors nous n’existons pas ? Parce qu’il n’y a que ça qui compte, ce que les autres voient ? Ce que les autres pensent de notre aspect ? De notre style ? Ça m’énerve de me dire qu’on vit dans une société qui privilégie l’apparence au reste, la forme au fond, les fanfreluches à la structure, l’ego au global.

La bonne nouvelle de l’histoire, c’est que je n’ai pas gardé ces jeans. Que cet essayage m’a rappelé l’incongruité de ces vêtements. Et que depuis quelques années maintenant, je ne fais plus de compromis sur le confort – l’évolution, c’est beau, parfois.

L’autre bonne nouvelle, c’est que toi aussi, Toi-qui-lis-ce-billet, tu réalises peut-être à quel point tel ou tel vêtement ou chaussure te tourmentes lorsque tu le portes. Je t’encourage à sortir tes habits du placard et à les essayer. Tous. Bouge, saute, danse, fais le grand écart, cours, roule toi par terre. Et si tu te sens trop serrée, pas à l’aise, pas comme dans un pyjama, débarrasse-toi de ce vêtement. Si tu te prends des courants d’air en hiver parce que tu n’es pas assez couverte, débarrasse-toi de ce vêtement. Si tu ne peux pas le porter en toute circonstance, débarrasse-toi de ce vêtement. Tes habits ne devraient pas être un outil de paraître, une laisse, une prison. Ils devraient être un prolongement de toi, une seconde peau. Et si tu ne fais pas la couverture de Vogue le mois prochain, quelle importance ?

Et toi, portes-tu des vêtements dans lesquels tu étouffes, qui te font mal ou t’empêchent de t’exprimer, de bouger ? Raconte !

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2 Comments

  1. C’est important, je plussoie, d’être bien dans ses pompes et fringues…et sa peau ! Après, personnellement, je suis un peu le popotin entre deux fauteuils. Je fais le grand écart entre mon envie de m’en foutre des codes, de souvent porter des vêtements amples et confort et ma coquetterie qui s’est ranimée, alors que ces dernières années elle en avait pris un coup (tellement simple et rapide de terminer sa toilette sans maquillage). Je me permets d’insérer un petit lien vers un de mes articles dans le même goût que le tien : https://dubblesix.fr/article-dictature-maigreur-apparence-grossophobie/

    1. Mince, tous tes commentaires étaient passés en indésirables, et je les vois seulement maintenant ! Oups :-/

      J’ai parfois encore cette sensation de grand écart que tu décris entre l’envie d’être bien avant tout et la coquetterie qui fait des siennes, donc je te comprends très bien. A ce sujet, je me dis qu’en fait, même si c’est long et fastidieux, on est sans doute capables de rééduquer notre coquetterie pour qu’elle corresponde à nos propres codes (et surtout notre confort et notre bien-être !) plutôt qu’à ceux de la société. Après tout, ce n’est qu’une question de point de vue 🙂

      Je vais m’empresser d’aller jeter un œil sur ton article, merci pour la suggestion !

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