Tu es (aussi) ton corps

Tu es ton corps. Prononce-le à voix haute : « je suis mon corps ». Voilà.

Je suppose que cette affirmation comme cette entrée en matière a de quoi intriguer, voire déranger. C’est vrai, dans notre société qui se marche sur la tête, le corps, la matière en général, est considéré comme un simple outil, un vaisseau qu’une entité supérieure et abstraite piloterait depuis l’éther, sans avoir jamais rien de commun avec cette vulgaire machine créée – considère-t-on souvent – à la va-vite et qui plus est pour une durée déterminée – ce qui est bien agaçant pour l’immortelle pilote qui se voit contrainte et forcée de déclarer forfait lorsque le bolide finit par casser sa pipe.

On se rengorge d’une prétendue élévation spirituelle, d’une soi-disant essence divine, d’être les chouchous de la Création, et on s’invente des délires sur la faiblesse de la chair pour éviter d’avoir trop honte de devoir faire caca. Je ne voudrais pas te faire de la peine, mais tout ça, c’est des conneries. Tu es ton corps.

Cette affirmation aura sans doute d’autant plus de mal à te rentrer dans la tête que notre bien aimée société fait tout pour dissocier un toi éthéré du corps qu’elle considère comme étant sa propriété et qu’elle veut voir manipulé, altéré, modifié – les sous ne rentreront pas tout seuls dans la caisse non plus, et tu es bien gentille de rentrer dans les petites cases qu’on a prévu pour toi, merci, bisou.

Bref, la dichotomie, ce n’est pas seulement un mot alambiqué qu’on trouve page 732 du Nouveau Petit Robert de 2009, c’est aussi – surtout – ta réalité.

"Prendre soin de son corps", "se reconnecter à son corps", "écouter son corps"... Et si, pour changer, on considérait "notre corps" autrement ?

C’est un fait : que ce soit dans le langage parlé ou à l’écrit, on tombe assez rapidement sur des expressions comme « prendre soin de son corps », « se reconnecter avec son corps » ou « écouter son corps ». On dirait qu’il s’agit d’un objet sympathique auquel on est attachées, d’une compagne, d’une personne plus ou moins proche. Cette distanciation entre ce moi éthéré et notre chair me semble d’autant plus forte à l’heure actuelle avec l’essor du développement personnel et du bien-être qui brasse beaucoup le genre d’expressions vues plus haut. On s’engonce à fond dans le délire religieux de l’âme et son imparfaite enveloppe charnelle, la dimension essence divine en moins.

Si l’essence qui dirige ne relève plus de nos jours – pour beaucoup d’entre nous – du divin, son existence et sa séparation d’avec le reste en est-elle plus justifiée ? Oui me répondront les plus indécrottables cartésiennes, c’est René qui l’a dit (le Descartes, celui-là) ! En effet, ce bon René nous a pondu un concept tout à fait charmant : la Nature n’est qu’un tas de rouages mécaniques et le corps est une machine gouvernée par l’esprit. Il attribue tout de même ce lien indissociable entre l’esprit et le corps à une glande dans le cerveau – la glande pinéale – qui servirait d’après lui d’interface esprit-machine ou de poste de pilotage. Bref, il ne fait que matérialiser un point d’ancrage pour faire genre « je suis plus scientifique que la religion » mais dans les faits, on n’est pas plus avancées avec cette théorie capillotractée. Ah et, René, la glande pinéale sert à la régulation des rythmes biologiques, au passage.

On se retrouve donc avec un gros héritage dichotomique sur les bras, entre le christianisme et René et ses petits mécanistes. Et, bien entendu, au rythme où vont les choses, c’est pas demain la veille d’une transfiguration culturelle, j’aime autant te prévenir.

Sauf que cet état de fait est problématique. Plus que problématique, il est dangereux. A bien des points de vue, et notamment, celui de la souffrance.

Se considérer comme étrangère à son corps, le considérer comme un objet à soumettre à sa volonté, un matériau à forger selon ses souhaits, c’est se rendre vulnérable aux exigences extérieures et sourde à soi-même.

C’est en se considérant comme étrangère à son corps qu’on part du principe que ce corps est naturellement sale et impur [– par exemple, parce qu’il développe des poils qui ne rentrent pas dans les cases de la société –] et qu’on lance une croisade contre lui.

C’est en se considérant comme étrangère à son corps qu’on part du principe que ce corps est naturellement pas assez ceci ou trop cela et qu’on cherche à l’altérer, au détriment de notre santé et de notre bien être – et, par effet rebond, de la société tout entière.

C’est en se considérant comme étrangère à son corps qu’on accepte et fait siens des dictons stupides comme « il faut souffrir pour être belle ».

C’est en se considérant comme étrangère à son corps qu’on utilise des béquilles dont on n’a aucun besoin et qui nous affaiblissent.

Se considérer comme étrangère à son corps, c’est ouvrir grand la porte aux diktats extérieurs. C’est tendre en permanence la joue à la souffrance. C’est se couper de soi. Car tu n’es pas étrangère à ton corps : tu es ton corps. La souffrance de ta chair, c’est ta souffrance à toi.

Maintenir cette barrière imaginaire est dangereux non seulement parce que cela nous met dans une position qui nous fait accepter la souffrance physique comme un mal nécessaire, mais aussi parce qu’elle nous fait croire que nous ne sommes pas assez, pas comme il faut, que nous sommes sales, que nous sommes impures. Que nous devons corriger cela.

Puisque tu es ton corps, puisque tu dois l’intégralité de tes expériences à ce corps que tu es, chaque atteinte contre ce corps dont tu crois être distincte est une atteinte à toi. Chaque coup porté à cette part de toi est un coup porté à ton estime. Chaque geste que tu fais contre ton corps, c’est un reproche que tu te fais. Une réprimande. Une blessure.

Tu es ton souffle. Cette inspiration qui chatouille tes narines, descend par ta trachée et gonfle tes poumons. Qui te redresse. Qui t’enivre, te fait tourner légèrement la tête.
Tu es ton souffle. Cette expiration qui vient du fond de toi, poussée par ton diaphragme. Qui fait de la place pour autre chose.
Tu es ta peau. Cette sensation de tiédeur lorsque tu poses ta paume sur ton ordinateur. Ce frisson délicat qui te remonte du bras jusqu’à la nuque. Cette satisfaction de l’eau chaude qui ruisselle.
Tu es tes yeux. Ces couleurs magiques. Que tu absorbes et transformes en souvenirs. Ces formes si complexes et habilement tracées. Qui enrichissent ton imaginaire.
Tu es tes oreilles. Cette ivresse qui se déverse en toi lorsque tu écoutes une musique qui te touche. Ce réflexe qui te fait sursauter et pivoter de surprise. Qui te maintient en vie.
Tu es ta bouche. Ce plaisir qui t’excite en découvrant une texture crémeuse. Cette envie de plus une fois la mastication terminée. Cette insatiable curiosité pour l’inconnu.
Tu es tes doigts qui pianotent sur ton clavier pour transmettre le message que ton cerveau, que tu es aussi, a articulé.
Tu es ta vessie. Qui te signale qu’il est temps de vidanger pour pouvoir continuer à bosser.
Tu es tes aisselles. Qui t’assurent une régulation de température optimale.
Tu es aussi tes intestins, ton estomac, ton foie, tes genoux, tes articulations.
Tu es tout ça. Tu es toi. Et comprendre que tu es tout ça, c’est le premier pas vers la paix.

Et toi, quel rapport entretien-tu avec ta chair ?

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2 Comments

  1. Quel bel article ! J’ai personnellement été déconnectée de mon corps pendant très longtemps. J’étais mal dans ma peau, je n’étais pas à l’aise dans mon corps de femme. Jusqu’au jour où j’ai réalisé qu’il fallait que je recommence à écouter ce que mon corps me disait et qu’il y avait un lien très fort entre mon corps et des mécanismes mentaux dont je n’avais pas forcément conscience. J’ai commencé à voir un ostéopathe qui pratique l’ostéopathie émotionnelle et il m’a ouvert les yeux. J’ai réalisé que tout ce que j’avais vécu l’avait aussi été avec et par mon corps. Je ne m’étais jamais rendue compte à quel point certains évènements m’avaient marqués jusque dans ma chair. A partir de ce moment, j’ai ré-ouvert grand mes yeux et mes oreilles. Mon cou qui se bloque (comme aujourd’hui ^^), mon dos qui me fait mal, des maux d’estomac, c’est mon corps qui m’envoie un message. Depuis que je pratique ceci, je me sens 1000 fois mieux dans mes baskets et j’ai moins de douleurs chroniques. Encore merci pour ce papier 🙂 Belle journée à toi !

    1. C’est clair qu’en faisant attention à son ressenti, on capte beaucoup plus de choses sur les conséquences de nos interactions avec le reste du monde !
      L’ostéopathie émotionnelle ? Intéressant, je n’en avais jamais entendu parler, je vais aller faire quelques recherches !
      Merci pour ton partage Manon 🙂

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